Deux ans après son interview pour BEST#2 et le triomphe de The Fantasy Life Of Poetry & Crime, nous retrouvons Frédéric Lo à l’occasion de la sortie de Cœur sacré, un hommage de Frédéric Lo à Daniel Darc, un disque quasi conceptuel à ranger à côté des plus belles réussites du genre, ceux pour Leonard Cohen et Nino Ferrer en tête.
Et puisque rien n’est dû au hasard avec cet homme, l’entretien se déroule au restaurant du Grand Amour, rue de la Fidélité…

Par Bruce Tringale

2023 aura été pour toi une année jalonnée de succès et de drames avec la mort de tes proches…
Frédéric Lo : 2022 a été une année incroyable, avec quatre salves de tournées avec Pete. 2023 a été marquée par des drames familiaux et des trucs un peu dingues : jouer en Bretagne cinq jours après la mort de ma mère. Puis ma sœur est morte trois mois après, le même jour que Jean-Louis Murat ! Or, il m’avait donné rendez-vous le jour de la crémation de ma sœur. Tout ça était trop étrange, très intense. Après ça, je suis rentré à Paris, je n’arrivais pas à dormir, j’ai improvisé un concert en gare d’Austerlitz…

C’est la mort qui continue de rythmer ton actualité avec ce tribute à Daniel Darc, que tu avais déjà en carton lors de notre première rencontre il y a deux ans…Le disque est sorti juste après la Toussaint, en plus !
F. L : C’est vrai ! Quand j’ai rencontré Pete, je ne pensais pas que ce disque prendrait deux ans de ma vie et retarderait la sortie du tribute à Daniel. Je voulais faire les choses bien sans me donner de date butoir, en prenant mon temps. C’était il y a cinq ans. Entre-temps, Pete et le covid sont passés par là. Je me suis rendu compte après-coup que l’album serait prêt pour les dix ans de la disparition de Daniel. C’est un pur hasard.

Ton invité de marque sur cet album reste JJ Burnel !
F. L : Il m’a appelé alors qu’il jouait avec les Stranglers en France, sa biographie venait de sortir. On a déjeuné en parlant de rock, de nos vies, de Daniel, de l’enregistrement de Seppuku qu’il avait produit, des Stranglers. Je lui raconté mes souvenirs des tournées The Raven et Feline. Je lui ai proposé de chanter La pluie qui tombe,qui ouvrait Crève-Cœur.
Il m’a posé plein de questions frontales, comme pour un blind date, notamment si je gagnais vraiment ma vie avec la musique. Il avait besoin de savoir qui il avait en face de lui. Puis, il m’a dit : « Écoute Frédéric, je voudrais te dire non, mais je ne peux pas te dire non ! »
On a fait la voix en quatre prises. Un petit regret : il voulait la chanter en français, j’aurais voulu tenter au moins un refrain en anglais.

Tu y as ajouté cette guitare surf… 
F. L : Ça lui a beaucoup plu. C’est encore une référence aux Stranglers, ce genre de solo sur Telecaster. Tu as ça dans The Raven.


En voyant la liste des invités, on a vraiment l’impression d’une réunion de famille.
F. L : Oui, même si ce je ne les appelle pas tous les jours, ce sont des gens avec qui je me sens bien. Il n’y a pas une personne sur ce disque qui n’a pas eu envie de s’y investir à fond. À l’époque, Jane Birkin venait de sortir un bon album qui s’appelait Rendez-vous. Elle adorait Crève-Cœur. On a travaillé chez elle, il y avait le manuscrit de Con c’est con ces conséquences sur son piano.
On s’est recroisés il y a un an, quand Peter jouait pour elle et elle a repris Mes Amis. C’est sûrement son dernier enregistrement. Elle était d’une gentillesse incroyable. C’était très intense de lui faire chanter Mes amis se suicident sachant ce qui était arrivé à sa fille.
Son manager était très classe aussi. Je l’ai appelé après sa mort, Charlotte et Lou ont donné leur aval pour sortir le morceau.
Il ne manque que Mirwais, non ?
F. L : Écoute, je lui ai proposé. C’est la première personne que je voulais avoir sur ce disque, j’ai un énorme respect pour son travail. À la fin de l’album, je lui ai reproposé et toujours rien… J’espère qu’il aimera, qu’il le veuille ou non, il fait partie de ce Tribute.

D’où provient le premier titre Cœur sacré que Daniel interprète en début d’album ?
C’est un titre qui était déjà sorti juste après Crève-Cœur, une commande pour Thierry Amiel de La Nouvelle Star,et qui avait bien marché.
Pendant le confinement, j’ai dû passer un mois à ranger mes archives sur mon disque dur et j’ai retrouvé cette voix témoin de Daniel. L’occasion était trop belle pour publier cet inédit, et j’ai réenregistré la musique. Il était logique que Daniel ouvre l’album, et que ce soit moi qui le ferme.

Crédit photo : Richard Dumas

C’est ensuite Daho qui ouvre le bal avec une version assez sobre de Je suis déjà parti.
F. L : Etienne a été le premier invité. J’ai fait la musique et l’arrangement en une journée. Il m’a envoyé la voix deux jours après. Il a été très délicat ; il donne à la chanson ce côté Sunday Morning du Velvet.

Cherchez le garçon donne lieu à un duo étrange entre Biolay et Elli Medeiros. Tu sembles avoir voulu en désosser l’instrumentation.
F. L : (content) Oui, c’était ma manière de mettre en avant l’absence de Daniel, le vide qu’il laisse.

Tout le disque d’ailleurs se veut minimaliste. Comme si l’on rentrait dans une église et qu’il fallait parler doucement…
F. L : Tu as tout à fait raison ! Moins tu joues fort, plus les gens écoutent. Il y avait déjà dans Crève-Cœur ce besoin de chercher la pureté et le calme. Je ne voulais pas d’un tribute auberge espagnole. Je me sentais comme Scorcese sur Don’t Look Back ; je voulais que l’on sente qu’il y avait un réalisateur derrière la musique, qu’il y ait une sensation d’unité. J’ai voulu rester sur un format vinyle, avec pas plus d’une douzaine de chansons.

C’est presque conceptuel, même dans le tracklisting
F. L : Encore une fois tu as raison. Quand tu écoutes une reprise, le pire est d’avoir envie d’en arrêter l’écoute pour remettre l’originale. Je voulais retrouver une sensation de destruction et de vide, comme en art contemporain, faire la Joconde avec juste un trait, jouer avec les codes de l’épure, de la rupture.

Tu invites Daniel à son propre hommage en samplant sa voix sur le dernier couplet avec le majestueux Bill Pritchard.
F. L : Bill chante merveilleusement bien. On est très amis, je lui ai laissé toute liberté. Son adaptation phonétique est parfaite, « I remember, oh so well » : il parle de leur rencontre en fait, tu vois ? J’ai aimé faire intervenir Daniel comme un fantôme qui lui répond. Ça a du sens pour moi !

Mon morceau préféré : la reprise inattendue de Paris par Stupeflip.
F. L : Quand tu parlais de famille tout à l’heure, c’est aussi ça. Julien Barthélémy était très ami avec Jacno, qui figurait sur son premier album. Julien est ultra fan de Crève-Cœur et de Taxi-Girl. Je lui ai proposé Paris spontanément. Il était très intimidé, mais il s‘est montré vrai avec le texte. Il est tellement entier, un peu phobique, un peu autiste comme Daniel.

Crédit photo : Richard Dumas

Lou Doillon est impressionnante sur What’s the point.
F. L : C’est Jane qui m’a dit que Lou était fan et qu’il fallait absolument que l’on travaille ensemble. Lou voulait rependre ce morceau (Ça ne sert à rien, le seul morceau de l’album Amour Suprême –NdA). Elle voulait absolument la chanter en anglais. Elle est magnifique.
Robert Wyatt avait été sous mixé la première fois. Il est à la retraite maintenant, il ne voyait pas ce qu’il pouvait apporter d’autre au morceau, mais il m’a autorisé à retravailler sur ses prises.

C’est toi qui clos cet hommage à ton ami. Ta voix semble très émue, au bord des larmes…
F. L : Bien sûr ! Je voulais que ce soit un adieu…, mon adieu à Daniel (silence).

Quelle sont les disparitions de musiciens qui t’ont le plus affecté récemment ?
F. L : Jane… Christophe, Charlie Watts, Jet Black, Dave Greenfield… If you see Dave sur le dernier Stranglers, c’était très pudique. Bowie, c’était un choc terrible. J’avais perdu mon père en octobre, puis les attentats en novembre et la mort de Bowie en janvier, c’était encore un cycle.

Sort également un disque de raretés et d’inédits de Daniel…
F. L : J’ai trouvé une quinzaine d’inédits datant de Crève-Cœur ; ils étaient déjà sortis uniquement à mille exemplaires, mais ni en vinyle, ni en streaming.
Je n’avais pas envie d’arnaquer les gens et j’ai proposé en bonus les photos de 2008 de Juergen Teller, une session magnifique qu’Universal n’aimait pas à l’époque. C’était une déchirure pour moi qu’elle ne soit pas retenue. Tu as donc les morceaux et toute cette session photo inédite. J’adore quand même le boulot de Richard Dumas pour Crève-Cœur. C’est lui qui illustre Cœur sacré.

Quels sont tes projets ?
F. L : Je termine mon album solo, Il y aura un featuring de Pete, et j’ai aussi eu la chance d’avoir Robin Guthrie des Cocteau Twins sur un morceau. Ce sera un album très introspectif sur mes deuils, l’amitié, l’amour que j’avais pour toutes ces personnes disparues.

Rien avec Tony Visconti, que tu as rencontré récemment ?
F. L (Malicieux) : On verra !

Frédéric Lo, Cœur Sacré, sorti le 3 novembre 2023